"Cet été, je passai deux après-midi aux Granges de Servette, près de Douvaine, où l'on exposait des centaines de vieux outils. Les Granges elles-mêmes valaient le voyage, avec leur charpente massive et allègre, partout présente et néanmoins absente, sans une pièce de métal pour en déflorer l'ajustage
Un peu en vrac, toutes sortes d'outils, que j'aurais aimé
qu'ils fussent mieux commentés ; mais le gardien des lieux
me confia que trois mois d'enquête n'avaient pas suffi à
rassembler ce qu' il faudrait en effet d'éclaircissements
sur chaque objet: à l'en croire, les artisans d'aujourd'hui
ne sauraient pas toujours les noms exacts des outils qu'utilisaient
leurs grands-pères. Je pouvais donc me demander si nos
petits-enfants, eux, parviendraient encore à s'intéresser
à ce qu'on me disait devoir former les rudiments d'un futur
musée : les bisaigues ou bisaiguës de charpentier,
les riflards et les bondonnières de tonnelier, les herminettes
à marteau, les galères de corroyage, les brocheuses
de charron, les boutoirs à parer la corne chez le maréchal-ferrant,
et, du guillaume au grand bouvet, en passant par la varlope, la
moulure, la plate-bande, le bouvet mâle qui fabrique les
languettes, le bouvet femelle qui trace les rainures, le bouvet
à fourchement, capable à lui seul de former rainures
ou languettes, le petit et le grand riflards à dégrossir
et blanchir le bois, sans oublier toutes les variétés
de moulures: feuillerets conges, doucines, talons, baguettes,
tarabiscots, tous ces outils qui me fascinaient enfant chez M.
Lemoux le menuisier, ou encore au grenier, quand je bricolais
à l'établi qui traînait là.
BouvetAussi émerveillé en ce temps-là par les
copeaux de M. Lemoux que chaton d'aujourd'hui devant une bobine
de pellicule qui se déroule et se tord sur le tapis, dire
que je ne me souciais pas alors de ce qui distingue du rabot à
feuillure la moulure à doucine ! Tout juste si je discernais
du rabot la varlope, et voici que je découvre, un peu tard,
la demi-varlope ! Tant d'heures passées dans l'atelier
d'un menuisier, et j'ignorais qu'une moulure, c'est un rabot dont
le fer et la semelle présentent le contre-profil de la
moulure à obtenir! Je savais en revanche que l'enfer est
un petit chemin de fer qui transporte des pommes de terre de France
en Angleterre, ou que mon corps c'est la partie de moi-même
qui me tombe sous les sens et qui se compose « de différents
membres comme la tête, les mains ». Cela, je le savais
par coeur, je l'apprenais au catéchisme. Dire qu'on m'accorda
un certificat de philologie française alors que j'étais
loin de soupçonner qu'une galère de corroyage permet
de faire les chanfreins et les délardements, que les tarières
à trépan, nos aieux les Gaulois déjà
les employaient, et qu'il existe des filières pour vis
de presse d'établi, d'autres pour vis de serre-joints.
Dire qu'à vingt-cinq ans je m'imaginais savoir assez bien
le français pour lâcher mes premiers articles, pour
oser mon premier livre, et j'ignorais qu'un riflard permet de
rifler! (Ici, je signalerai aux organisateurs qu'ils ont tort
de proposer ce mot comme un doublet ou une variante de rafler,
car ce verbe-ci est plus récent que celui-là).

Beauté de tous ces mots, d'abord. Pas un qui ne charme l'oeil et l'ouie. Devant l'oiseau du couvreur, devant la sauterelle ou l'oisillon, je me revoyais, à l'entrée du tunnel du Mont Blanc, lorsqu'on en fit partir les premières volées, auxquelles je fus convié par un membre du Rotary, qui me parlait de son Past President, cependant qu'après nous avoir expliqué le mécanisme de son cherry-picker, le chef de chantier nous présentait le jumbo, la machine à creuser simultanément plusieurs trous de mines. Le jumbo! Bête d'autant plus bête qu'elle n'exprime nullement la légèreté, la grâce de ces fleurets orientaux, sensibles antennes, montées sur une carcasse aérée, genre « meccano ». Bref, le contraire du mastoc et du mastodonte, du mammouth et de l'éléphant que suggère en américain le mot jumbo. Pour me consoler un peu de ce jumbo, il fallut, quelques jours plus tard, la bonne nouvelle d'une « taupe » occupée à creuser sous Paris le futur métro du Rond-point de la Défense. Oiseau et sauterelle, taupe et oisillon, voilà les beaux, les bons outils. Et qu'on jette illico ce jumbo au dépotoir des mots pourris !
Beauté de la mouchette grain d'orge, mais aussi de la
langue dans laquelle on explique l'usage de tous ces objets :
tourne à gauche pour donner la voie aux scies, voilà
du parfait langage, ou si je me trompe ? Et cet outil formé
d'une planche bien dressée, portant en son milieu une règle
carrée, armée de pointes sur ses faces, et mobile
à frottements doux dans une mortaise avec un coin d'arrêt,
pour tracer sur les planches dressées des lignes parallèles
à leurs bords, l'avez-vous reconnu sous cette définition
? C'est le trusquin. Puisque trusquin en l'espèce il y
a, parlons-en donc un peu. Cela rime avec saint-frusquin, c'est
donc du très bon français. On l'écrit aussi
: troussequin. Or, cet outil capable de tracer notamment la longueur
des mortaises ou l'épaisseur des tenons, il nous vient
du néerlandais : KruisKen, Kruis, croix, augmenté
du diminutif Ken. Imaginez un Français d'aujourd'hui qui
découvrirait aux Pays-Bas l'utilité du kruisken.
Tout fier de ne pas savoir comment prononcer ce mot-là,
incapable d'y reconnaître le latin cruz et ses dérivés
: Kreuz, cross, cruz, croce, et même croix,
il garderait jalousement le mot barbare et annoncerait au Chasseur
français que la France dispose enfin du gadget indispensable
au standing de son manpower, le kruisken
ou crossiett.

Tous nos maniaques des barbarismes, tous ceux qui nous ressassent que le français, langue pauvre, langue indigente, langue clocharde, langue mendiante, ne saurait vivre sans aumônes étrangères (sous single, dans le Petit Larousse illustré de 1952 : « on dit abusivement simple »), qu'attendent-ils pour filer à Chens sur Léman, près de Douvaine, aux Granges de Servette, afin d'y apprendre un peu de leur langue et comment elle s'est enrichie: en troussant vivement les kruisken pour les engrosser de trusquins. Au milieu de ces seilles, de ces fléaux, de ces soufflets de forge, de ces berces, de ces baratteuses, comment n'aurais-je pas senti l'outrecuidance de ceux qui prétendent pauvre une langue dont les neuf dixièmes au moins des mots de métiers leur sont du chinois ou de l'hébreu ? Tenez, je vais vous conter une heure de ma vie au chalet, pas plus tard qu'hier: j'ai dû reclouer deux tasseaux et poser un quart-de-rond pour étayer une de mes étagères, fatiguée de porter mes fichiers de franglais. Après quoi, comme il avait neigé à Tête Rousse, et même plus bas, au Nid d'Aigle, j'allumai un feu d'anselles, et me réchauffai en cassant une graine ou peut-être une croûte : je pelai deux pucelles, ce que je ne fais pas d'ordinaire, mais celles-ci, exceptionnelles, étaient aussi couvertes de pruine que prunes de reine-claude. Ainsi réconforté, je lus un article amusant sur l'accastillage, puis je rescellai trois gobineaux que l'humidité de la salle de bains menaçait. Eh bien, je mets au défi n'importe quel polyglotte, ou soi-disant tel, de traduire sans dictionnaire, fût-ce dans une seule des langues qu'il prétend « connaître », les quelques mots qu'il me fallut penser, employer, en quelques heures de vraie vie campagnarde : tasseau, quart-de-rond, pucelle, pruine, accastillage, gobineau. Ceux qui lisent le comte de Gobineau sans se demander d'où lui vient son nom, je veux bien qu'ils se piquent de leur culture : ils ne sauraient prétendre que notre langue manque de ressources et doit emprunter à l'anglais le nom de ces parties de carreaux que l'on rapporte en raccordement le long des murs afin de remplir les vides.
Devant mes tasseaux à clouer, mes gobineaux à
resceller, j'admirais plutôt la richesse d'une langue qui
n'est pauvre que de notre ignorance. Cette réflexion me
renvoyait à ces « sauvages » dont nous entretient
Levi-Strauss dans son dernier livre, ces « sauvages »
qui, pour enseigner leur langue à une ethnologue, lui présentèrent
plusieurs centaines de plantes qu'ils avaient méthodiquement
classées, et dont ils connaissaient tous les noms. L'ethnologue
eût été bien empêchée de les
identifier et de les traduire. Que d'ouvrages pourtant nous lûmes,
en notre jeunesse, qui déploraient la pauvreté du
langage des « primitifs » !
Outre les noms dont on les désignait, j'admirais aussi
la matière, la facture ce ces outils qui n'avaient pas
le bonheur d'être victimes de quelque « finition »
: on ne leur avait donné que le fini. Les plus anciennes
galères de corroyage sont sculptées dans la masse,
y compris les deux poignées latérales. Dès
le XIXème siècle, hélas, le souci du rendement,
celui du prix de revient, un peu de paresse par-dessus le marché,
j'imagine, incitèrent les artisans à rapporter et
à visser les poignées. Toutefois, on prenait encore
la peine d'y inscrire les initiales du compagnon. Sur un riflard
de 1753, on avait même gravé le monogramme du Christ,
ce fils ce charpentier: entre gens de métier, ça
se comprend, en ce temps-là, galères et bouvets
n'étaient pas moins ingénieusement ornés
que tant d'objets sacrés d'Amérique précolombienne
ou de Polynésie.
GalèresJe pense tout particulièrement à certain long, très long bouvet, dont je copiai les courbes savantes, baroques, qui sur les flancs se prolongeaient en sculptures. L'avant s'achevait en ce qui pourrait suggérer une tête épurée de brochet. Pour qui venait de lire La Pensée sauvage, impossible de ne pas comparer ce bouvet à la massue Tlingit qui appartient à l'auteur et qui servait à fort bien assommer les poissons. « Tout parait donc structural dans cet ustensile, qui est aussi une merveilleuse oeuvre d'art. » L'artisan savoyard qui avait disposé avec amitié, avec sûreté, les courbes ornementales de son bouvet, mérite à très peu près l'éloge à ce pêcheur Tlingit. Que de courbes parfaites, encore, dans les jougs qu'on expose, dont plusieurs composent de parfaits diadèmes pour bêtes à cornes. Tout cela, aussi beau que tolets vénitiens de poupe ou de proue, tolets à une ou deux échancrures, tolets taillés à la scie à chantourner, puis à la plane, et polis au papier de verre, tolets qu'un homme, un seul en Italie sait auiourd'hui parachever Giuseppe Carli. Peu de sculpteurs « informels » ont obtenu des objets d'apparence aussi gratuite, de réalité aussi fonctionnelle, que les tolets aux lignes contrariées de ce Carli qu'on a souvent qualifié, mais sottement, de « sculpteur abstrait ».. "
Etiemble
NRF, 1962
Enseigne de
couvreur